Paris, 2015
Cette année l’hiver était rude dans la capitale. Le temps avait tendance à se dégrader au fil des années. De gros flocons tombaient sans cesse, plongeant ainsi les rues, d’habitude si actives, dans un lourd silence accablant. Et alors que la neige avait déjà recouvert toute la ville, la température avait, quant à elle, fortement chuté en début de soirée.
Les décorations de Noël avaient presque toutes disparu dans les rues, ce qui les rendait encore plus tristes et monotones.
Nicolas avait d’ailleurs passé une bonne partie de sa journée à regarder la neige tomber par la fenêtre de son petit appartement, espérant puiser l’inspiration dans ce paysage mélancolique.
Seulement éclairé par la lueur de quelques bougies parsemées aux quatre coins de sa chambre, il griffonna encore quelques notes. La pièce était des plus étroites et très peu meublée. Il fallait dire que le piano prenait beaucoup de place. Mais Nicolas ne pouvait pas s’en passer.
Allongé sur son lit, il venait de mettre la touche finale à son dernier texte. Texte qui, il l’espérait, figurerait sur son prochain album. La chanson c’était tout pour lui, il ne saurait s’en passer. C’était presque vital. Il éprouvait un besoin irrépressible de chanter, c’était son langage, et ce depuis tout petit.
Il mâchouilla son crayon de papier tout en relisant une dernière fois le tout, puis il se leva et se dirigea vers le piano. Il prit place sur le siège et se mit à jouer sa composition.
Puis il fredonna doucement sa chanson pour s’assurer que les mots collaient bien avec l’air.
Il sourit, satisfait. Les paroles et la musique s’accordaient harmonieusement. Cette fois ça allait marcher. Il fallait que ça marche !
Il tourna la tête et aperçut, tout en haut de son armoire, une grosse boite en carton. Il y avait rangé soigneusement toutes les lettres des personnes qui le soutenaient depuis ses débuts. Depuis ce jour où, il avait été choisi pour incarner le plus grand monarque de tous les temps dans une comédie musicale. Depuis ce jour où son rêve était devenu réalité.
Mais ce rêve s’était arrêté brutalement. Il ferma les yeux, et se remémora les bons moments. Il avait presque oublié l’effet que cela faisait d’être sur scène, se donnant corps et âme à son public…Il voulait regoûter à ça. Cela faisait presque cinq ans qu’il n’avait pas remis les pieds sur une scène. Ca lui manquait, horriblement.
La comédie musicale avait très bien fonctionné, et dans la foulée, il avait sorti son premier album solo qui avait fait un carton. Des paroles profondes et une voix tendre, telle était sa recette. Mais dans le monde de la musique, tout changeait très vite, et il fallait savoir s’adapter. Sauf quand s’adapter voulait dire changer du tout au tout. Nicolas se refusait à adopter telle ou telle attitude pour plaire au public. Il voulait vivre de son art, mais pas au point de devoir en faire quelque chose de simplement commerciale. Il ne ressentait pas la musique de cette façon. Contrairement à la plupart des producteurs.
Nicolas tendit le bras et attrapa le combiné du téléphone. Il inspira profondément puis prit son courage à deux mains et composa un numéro. Dans quelques secondes, il serait fixé.
Il était très tard, mais il était persuadé que Davy, son ancien manager, décrocherait. C’était un homme très occupé et ses journées étaient souvent très longues. Il devait encore être au studio, faisant travailler d’arrache pied son nouveau petit protégé, enchaînant les prises, jusqu’à ce que ce soit parfait. Mais il allait décrocher, il allait…
« Allô ? »
La respiration de Nicolas se coupa, une fraction de seconde seulement. C’était maintenant ou jamais, il fallait tenter le tout pour le tout !
« Euh, Davy ? C’est…C’est Nicolas. »
« Ah Nicolas ! Que me vaut le plaisir de cet appel ? »
Sa voix semblait faussement enjouée. Trop faussement. Mais, ne se laissant pas démonter par ce manque d’enthousiasme évidant, Nicolas poursuivit.
« Je t’appelle car je …Je crois que j’ai quelque chose qui pourrait t’intéresser. Je viens tout juste de finir mais je crois que ça vaut vraiment le coup d’essayer. »
« Laisse-moi deviner, t’as rencontré une fille dans un bar, elle veut devenir riche et célèbre alors tu m’appelles ? Bien tenté ! »
Nicolas plissa les sourcils. Mais qu’est ce que … ?
« Non, non, en fait je…Je te parlais de moi. J’ai écris une dizaine de chansons et j’ai même composé les musiques alors je me demandais si je pouvais passer au studio un de ces jours, histoire de…De te faire écouter les morceaux, et pour que tu me dises ce que tu en penses. »
Le manager resta silencieux quelques secondes.
« Davy ? »
« Hein ? Oui…Euh, je suis sûr que c’est super mais…Tu comprends…Ce n’est pas… »
Cette fois Nicolas s’impatientait.
« Ce n’est pas quoi, Davy ? »
« Ecoute Nick, tu as beaucoup de talent, c’est certain, et je suis le premier à le reconnaître. Mais on sait toi et moi que ça ne suffit pas. »
« C’est pourtant la base de tout non ? Le talent… Surtout dans la chanson ! »
« Malheureusement ce n’est pas aussi simple. Il faut aussi que le public soit réceptif. »
« Qu’est-ce qui te fait dire qu’il ne le sera pas ? Je ne t’ai encore rien fait écouter ! »
« Je connais ton style Nick, et je sais que c’est perdu d’avance. Les temps ont changé, accepte le. Tu n’as plus ta place dans ce milieu ! »
Nicolas serra la mâchoire. Ces paroles lui faisaient tellement mal…
« J’ai…J’ai encore des fans fidèles. »
« Pas suffisamment. »
« Davy, donne moi une chance je t’en prie ! Il faut que je fasse ce disque ! Je…Je ne sais rien faire d’autre… »
« Je suis désolé Nick… »
Sa voix était catégorique. Il ne l’aiderait pas. Sa dernière chance venait de lui passer sous le nez.
Nicolas sentit une vive colère monter en lui. Il raccrocha violement et jeta le téléphone à travers la pièce. Il se sentait si désemparé, si désespéré. On venait de lui arracher son étincelle de vie, comme si on lui enlevait la chose qui, pour lui, lui donnait envie de vivre.
Dans un accès de rage, il balaya d’un geste toutes les feuilles où étaient inscrites ses chansons. Elles ne servaient plus à rien désormais.
Il s’écroula par terre. Ses yeux le picotaient. L’envie de pleurer le démangeait. Il empoigna les quelques feuilles qu’il avait jeté là, les chiffonna, puis les lança sur le mur. Tant de travail, tant de nuits blanches, de stresse, tant d’espoir… Tout ça réduit à néant, en quelques minutes seulement…
Blasé, il se releva, attrapa un manteau et quitta son appartement pour les rues froides de Paris.
Ses pas s’enfoncèrent dans la neige épaisse, dans un léger craquement. Il n’y avait personne dehors, il était seul. Heureusement pour lui, les routes étaient dégagées, et lorsqu’un taxi arriva à son niveau, il le héla. La voiture s’arrêta et Nicolas s’empressa d’y pénétrer. Il était frigorifié. Une fois assit à l’intérieur du véhicule, il se frotta les mains et leur souffla un peu d’air chaud pour les réchauffer. Le conducteur, un vieil homme dégarnit et moustachu, se retourna tout en le dévisageant étrangement. Il devait penser qu’il n’y avait qu’un fou pour sortir à une heure pareille.
« Alors, où voulez-vous aller monsieur ? »
« Versailles. Le château de Versailles. »
Le taxi venait juste de le déposer. Nicolas paya le chauffeur et à peine la voiture avait-elle redémarré qu’il sortit son paquet de cigarettes. Mauvais habitude, il le savait, mais pour l’heure, c’était au-dessus de ses forces que de se préoccuper de sa santé. Il en alluma une et tira une longue bouffée de nicotine.
Le château était là, devant lui, imposant et majestueux, même recouvert de neige. Ce château même qui avait été témoin de son succès fulgurant quelques années auparavant. Ses murs avaient vibré au son de sa voix…
Le froid lui faisait mal, il était mordant. Mais Nicolas ressentait le besoin d’admirer le château, il avait besoin de se souvenir.
Trop absorbé par sa contemplation, il n’avait pas remarqué la teinte du ciel qui avait changé, passant d’un noir profond à une couleur étrangement violacée.
A SUIVRE...
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